Schwarzer: "C'est l’aventure de ma vie"

Foto: Bettina Flitner
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C’était un moment de grande fierté : lorsque les presses se sont mises en marche et que le tout premier numéro d’EMMA a jailli sur une large bande de papier. L’événement a été diffusé sur toutes les chaines tv et tous les journaux en ont parlé. Je suis descendue du train à Cologne avec les premiers exemplaires d’EMMA, tout juste sortis de l’imprimerie et assemblés à la hâte par les imprimeurs. Trois femmes m’attendaient sur le quai.

C’était un groupe hétéroclite. Deux journalistes et une secrétaire de rédaction. L’une d’elles était une « EMMA après le travail ». Elle apportait certes des idées et des sujets, mais n’a jamais quitté son poste de rédactrice à la télévision et venait le soir dans les locaux d’EMMA, situés pratiquement en face du WDR et encore à moitié vides. La deuxième a démissionné au bout de quelques mois de son poste au Kölner Stadtanzeiger pour devenir rédactrice chez EMMA. La troisième, la secrétaire, n’en était pas vraiment une. C’était une dessinatrice technique reconvertie par l’agence pour l’emploi, qui ne trouvait pas de poste parce que sa sœur faisait partie de la RAF (les gauchistes terroristes). Je l’avais embauchée par protestation contre ce genre de responsabilité collective.

Et moi? À cette époque, j’étais certes déjà une journaliste expérimentée, mais je n’avais encore jamais dirigé un magazine. Pour EMMA, j’avais quitté Paris et Berlin pour m’installer à Cologne, la ville des médias, et je me trouvais désormais jour et nuit dans les locaux encore vides que je venais de louer au Kolpingplatz 1a. Si, à l’époque, en janvier 1977, quelqu’un m’avait dit que je dirigerais EMMA pendant les cinq années suivantes, cela m’aurait remplie de joie. Si quelqu’un m’avait dit que je dirigerais EMMA pendant les 50 années suivantes, je me serais enfuie en hurlant.

Car ce n’était pas mon intention: être éditrice et rédactrice en chef toute ma vie. J’étais en effet une autrice qui écrivait des articles pour des magazines, réalisait des reportages pour la radio, faisais de temps à autre une intervention à la télévision, et qui venait de publier ses trois premiers livres chez Suhrkamp et Fischer. Le premier en 1971, sur la lutte des femmes contre l’interdiction de l’avortement; le deuxième sur le travail des femmes dans la profession et la famille ; et plus récemment, le best-seller "Der kleine Unterschied" (La Petite Différence et ses grand conséquences) qui a fait scandale, sur la fonction oppressive de l’amour et de la sexualité.

Comment m’était-il donc venu à l’esprit de lancer EMMA? C’est la misogynie des «médias mec», comme nous féministes disaient, qui m’a amenée à conclure que nous, les femmes journalistes, devions disposer de notre propre organe de presse, de notre propre voix. Et le fait qu’une femme y était déjà parvenue avec succès: Gloria Steinem, récemment décédée, à New York avec Ms., dont le premier numéro était paru en janvier 1971 (même si au début c’était un supplément du magazine New York). J’avais rencontré Steinem à Paris en 1973; elle ne m’avait pas vraiment encouragée ("Personne ne te donnera d’argent"). Ce qui s’est avéré vrai. Mais au moins: Ms. existait. C’était donc faisable.

L’histoire de la création d’EMMA a été mouvementée; on peut la lire dans mon autobiographie et dans de nombreux autres textes (et la voir dans le long métrage «Alice» de 2022, une fiction télé assez fidèle à la réalité). J’ai investi mon argent de "Der Kleine Unterschied", soit 250 000 marks. Margarete Mitscherlich (la grande psychanalyste) m ’a accordé un prêt de 10.000 marks (et a été très surprise lorsqu’elle l’a récupéré fin 1977 avec 10 % d’intérêts). Et puis il y avait également l’argent des futures abonnées. Celui-ci provenait des cartes d’abonnement dans le «calendrier des femmes», que je réalisais à l’époque avec des amies. Ce n’était toutefois pas beaucoup, car la plupart des librairies féministes avaient retiré ces cartes du calendrier et les avaient jetées à la poubelle. Je ne l’ai appris que plus tard. Oui, c’est ainsi que tout a commencé.

Dans Courage, un magazine féministe berlinois d’abord local, qui n’est devenu suprarégional que plus tard, en même temps qu’EMMA, un appel au boycott contre EMMA avait en effet déjà été publié avant même la parution du premier numéro d’EMMA. Pourquoi? Je ne l’ai toujours pas vraiment compris à ce jour. Je ne m’attendais absolument pas à ce que ce journal issu des rangs du mouvement – qui avait commencé par des tracts agrafés – considère EMMA, un projet résolument journalistique, comme une concurrente. Au contraire. Mais ce sont sans doute, outre les jalousies et les rivalités, en réalité les divergences politiques qui couvent encore aujourd’hui : entre féministes de gauche (Courage) et féministes universalistes et autonomes.

Tout cela remonte à très longtemps. Mais personnellement, cela m’a fait mal au cœur et a rendu mon travail très difficile, extrêmement difficile, durant les premières années d’EMMA. Et cela résonne encore un peu jusqu’à aujourd’hui.

Au cours des dix premières années, j’ai donc d’abord dû apprendre à mon tour à faire le magazine et à être directrice. Pas seulement à négocier avec les imprimeries – c’était encore la partie la plus facile –, mais aussi à diriger une équipe. Et cela à une époque où l’on parlait certes beaucoup de «collectif»; mais où le travail, la responsabilité et les risques restaient finalement presque toujours individuels. Chez EMMA aussi. Et il n’y avait pas que des problèmes en interne, j’avais dehors également toute la presse contre moi. La malveillance et la jalousie de mes collègues (hommes et femmes) étaient grandes. On prédisait qu’EMMA ne paraîtrait qu’en deux numéros tout au plus. Il y en a finalement eu 390.

Au bout d’un an, le premier «collectif» d’EMMA, qui n’en avait jamais été un, s’est effondré. La pression extérieure sur « les misandres » et les tensions internes étaient trop fortes.

Au milieu des années 1980, je voulais collectiviser la maison d’édition EMMA. C’était comme ça qu’on faisait à l’époque. Heureusement, deux personnes m’en ont dissuadé. Deux personnes très différentes. L’un était l’éditeur du (k)Spiegel, l’autre une rédactrice d’EMMA. Lorsque Rudolf Augstein est venu rendre visite à la rédaction d’EMMA en 1987, il m’a dit : "Ne commets surtout pas cette erreur! Je l’ai commise. Résultat: maintenant, tout le monde a son mot à dire et plus personne ne veut partir." En 1974 Augstein avait cédé 50 % des parts de la maison d’édition à ses collaboratrices et collaborateurs.

La deuxième personne à m’avoir mis en garde était Ingrid Strobl, bien à gauche, rédactrice d’EMMA de 1979 à 1986. Elle était sans aucun doute l’une des rédactrices les plus influentes d’EMMA et une très bonne autrice. Malheureusement, elle a flirté avec la "Rote Zora", l’une des "Cellules rouges" (groupe terroristes d’extrême gauche). Ce qui a valu des ennuis à EMMA et surtout à elle-même. Mais lorsqu’elle faisait encore partie de la rédaction, c’est elle qui s’est fermement opposée à une collectivisation d’EMMA. Je me souviens encore de ses mots : "Laisse tomber, Alice! Avec toi, on sait à quoi s’en tenir. Mais avec d’autres…" Je suis donc restée l’unique éditrice d’EMMA. Et aussi la rédactrice en chef. Avec toute la responsabilité et tout le travail que cela implique. Jusqu’à aujourd’hui.

À partir du milieu des années 1990, nous avons commencé à former l’équipe que nous sommes, à quelques exceptions près, encore aujourd’hui. En 2004, EMMA a emménagé dans la Bayenturm, une tour de rempart médiévale, dont nous louions le deuxième étage à l’archive féministe FrauenMediaTurm. (J’avais fondé cette archive en 1984 et j’en suis toujours la présidente du conseil d’administration. Mais c’est une autre histoire.)

Les années suivantes aussi, nous avons à plusieurs reprises tenté de trouver des consœurs prêtes à s’investir et à assumer des responsabilités. Y compris de rédactrice en chef. Mais nos expériences en la matière se sont avérées si problématiques que nous nous sommes dit un jour : «On laisse tomber. On compte sur nous, le noyau dur.»

Cela a fonctionné ces dernières années. Tant sur le plan journalistique que politique. Alors qu’à partir des années 2000, le féminisme a commencé à se dissoudre dans le féminisme queer, et qu’en fin de compte, on ne sait même plus jamais clairement ce qu’est une femme et ce qu’est un homme dans ce monde patriarcal, ni pour quoi ou contre quoi nous nous engageons et pourquoi. Pour EMMA, il n’y a jamais eu de doute. Notre fondement, c’est le féminisme de l’égalité, le féminisme d’Olympe de Gouges, d’Hedwig Dohm, de Virginia Woolf ou de Simone de Beauvoir, ainsi que celui des féministes autonomes des années 1970: la moitié du monde pour les femmes et la moitié de la maison pour les hommes ! Ainsi que l’égalité des chances, des droits et des devoirs pour tous.

Nous rendons hommage à ce féminisme universaliste à l’occasion des 50 ans d’EMMA. De nombreuses générations pourront encore s’appuyer sur ces fondements – jusqu’à ce que tous les êtres humains ne soient plus seulement des femmes ou des hommes ou aussi «queer», mais avant tout des êtres humains.

Mais EMMA ne serait pas EMMA si elle ne continuait pas à agir. Les archives d'EMMA seront conservées pour l'éternité: elles seront intégralement intégrées au fonds des Archives littéraires allemandes de Marbach, où elles seront cataloguées et, à partir de 2029, accessibles aux personnes intéressées, aux médias et aux chercheurs et chercheuses. En savoir plus dans le prochain numéro.

Comme nous l’avons annoncé, EMMA ne disparaîtra pas complètement. Le dernier numéro papier paraîtra le 8 décembre. Et personnellement, je me réjouis d’avoir enfin, après plus de 50 ans, le temps nécessaire pour me consacrer à mes livres, sans devoir les écrire entre deux bouclages.

ALICE SCHWARZER, Cologne, Octobre 2026

 

 

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